Это французский подлинник того фрагмента романа Соржа Шаландона, перевод которого я читаю в видеоролике под названием: «Сорж Шаландон, «Мой предатель», фрагмент ВТОРОЙ (с 16-й минуты)» (на моем канале «Yura Ecrlinf Linnik» на платформах «YouTube», «Rutube», «Яндекс-Дзен»).
[Sorj Chalandon. Mon traître. © Éditions Grasset, 2008]
Jim a écarté le rideau d’un doigt. A peine, pour voir sans être vu.
— Éteins la lumière, a-t-il dit doucement.
J’aimais ce gris inquiet qui lui brouillait le front, cette tension. Il était dans l’angle de la fenêtre, plaqué contre le mur. Il regardait la rue. Une patrouille britannique s’était arrêtée là, juste devant la porte de la maison. Du salon, j’entendais le crachat de leur radio de campagne. Il m’a fait signe d’approcher. La nuit était orangée des réverbères. Un soldat était agenouillé contre le mur. Il pointait son fusil sur les toits, l’œil contre son viseur. Un autre était couché sur le trottoir. Deux filles riaient en se tenant le bras. Des gens passaient près d’eux sans un regard. D’autres traversaient la rue. Après quelques minutes, un blindé est arrivé. Les Britanniques sont entrés par la porte arrière, à reculons et en courant.
— Salauds ! a dit Jim.
Il a dit ça comme ça, comme lorsqu’il crache sur le trottoir ou qu’il frappe une table du poing. Il a rallumé la lumière. Cathy avait préparé des sandwichs et du thé.
— Ils sont partis ?
— Ils sont partis, lui a répondu son mari.
Dès que le blindé a passé le coin de la rue, les invités sont arrivés. Comme s’ils attendaient le départ de la patrouille pour frapper à la porte. Un couple que j’avais vu au club. Un jeune gars qui était au cimetière. Deux femmes de prisonniers. Et puis Tyrone Meehan et Sheila, sa femme.
— Il y en a partout ce soir, a dit Tyrone en enlevant son manteau.
— Partout, a souri Jim.
J’avais acheté quatre bouteilles de Guinness et une orangeade. C’est comme ça, ici. Chacun apporte ce qu’il boit. L’orangeade, c’était un petit geste en plus. Tyrone a sorti de la Harp de son sac en papier marron, une bière douce et blonde qui se boit comme de l’eau. Sheila avait une fiasque de rhum blanc dans sa poche. Le jeune homme avait acheté une bouteille de vin en mon honneur. Un flacon de marque « Piat d’Or », présenté sur l’étiquette comme « le vin le plus fameux de France ». J’avais pris un peu d’avance. Trois bières brunes depuis le début de soirée. J’étais à ma place, par terre, le dos calé contre un bras de fauteuil. La télévision était allumée. Aux informations, seules quelques images sur la marche de Pâques. Elles montraient l’IRA, pas la foule, avec un commentaire anglais sur le sectarisme et la violence. Jim a éteint le poste. Tyrone avait un verre de bière à la main, il l’a levé à hauteur de regard en me clignant de l’œil. Il faisait presque chaud. J’étais chez moi. Dans l’odeur des toasts et du thé, dans les rires qui répondaient à une histoire de Jim. Chacun son anecdote. Tout allait très vite. Je suivais avec peine. L’une des invitées, très rousse, racontait que hier matin, au petit magasin de l’angle, il n’y avait que des femmes de prisonniers, comme elle. Cinq républicaines, avec en main la même liste de produits autorisés pour le parloir des hommes. Du thé, trois oranges, deux pommes, quelques douceurs de chocolat, avec la caissière qui enregistrait sans un mot les mêmes articles à chaque fois. Quand son tour est arrivé, la rousse avait dans le panier un gros sac de bonbons.
— C’est permis, ça ? a demandé la vendeuse.
— Ah non, ça c’est pour moi, a répondu la femme.
Cathy a ri. Tyrone a levé son verre. Il a demandé des nouvelles de Paddy Nooley, libéré la veille de Long Kesh. Jim a répondu que ça allait. J’enrageais. Je comprenais un mot sur quatre. Un moment, Jim a mimé quelque chose pour moi. Il s’est levé, il s’est agenouillé et a posé sur son épaule un lance-roquettes imaginaire. Tout le monde a ri encore. C’est Cathy qui a traduit, en anglais moins vite. Paddy Nooley venait de faire neuf ans de prison pour avoir utilisé un bazooka à l’envers. C’était à la fin des années 60. Les armes manquaient. Pour rassurer leur population, le samedi soir dans les rues de Belfast, les combattants se repassaient trois ou quatre vieux revolvers d’ordonnance anglais. Tyrone Meehan m’a raconté. Une nuit, il s’était agenouillé sur Falls Road, au coin de la rue Cavendish, un Webley en main, doigt sur la détente, levé contre son visage dans la position du tireur au repos. Il attendait qu’un groupe passe devant lui, des jeunes, des vieux, des fêtards qui baissaient la voix en le voyant. Il était aux aguets, à son angle de mur. Une vieille dame lui glissait de tenir bon. Un gamin murmurait « Vive l’IRA » en levant le poing. Des hommes clignaient de l’œil. Une femme se signait. Une autre disait merci. Tyrone attendait que le groupe le dépasse, puis il quittait son poste en courant, rangeait son revolver sous sa veste, prenait les rues de traverse et donnait l’arme à un camarade qui attendait quelques dizaines de mètres plus haut. Quand ces mêmes gens parvenaient à hauteur de cette autre rue, un combattant était là, debout, masqué d’un foulard, le Webley dirigé vers le sol. Et encore, plus haut, ailleurs, jusque dans le parc, la même arme passait de gants en gants pour que cette nuit, juste avant le sommeil, une poignée de voisins croient que les armes arrivaient en Irlande par bateaux entiers.
Paddy Nooley était plombier, et assez bricoleur. Il avait construit un bazooka avec un tube d’acier. Il s’était aperçu que le calibre de son arme était de la taille exacte d’un paquet de gâteaux qu’il adorait. Des gâteaux ronds, dentelés, au beurre et au citron. Il lui fallait une bourre pour maintenir la charge de son arme. Il a glissé quatre paquets dans le lance-roquettes. Les gâteaux d’un côté, le projectile de l’autre. Et puis tout est allé très vite. Paddy Nooley était jeune. C’était sa deuxième opération. Le fort britannique surveillait l’entrée du ghetto nationaliste d’Ardoyne. L’unité de l’IRA est arrivée de nuit. Ils étaient quatre. C’est Paddy qui devait ouvrir le feu. Le soldat irlandais s’est agenouillé sur le trottoir et il a tiré sur l’ennemi.
Jim mimait la scène. Cathy s’essuyait les yeux en me traduisant doucement. Elle riait. Tyrone riait. Sheila riait. Je riais pour faire comme eux.
— Après l’explosion, les Britanniques sont sortis dans la cour.
Il y avait des miettes de gâteaux partout à l’intérieur du fort. Sur le toit, le grillage, les barbelés, la guérite de surveillance. La rue sentait la poudre et le lait caillé. Paddy Nooley s’est relevé. Il était tout tremblant. En ouvrant le feu, il s’était trompé de sens. Il avait inversé la position de l’arme. La roquette avait frappé un mur derrière lui et il avait bombardé les Anglais de gâteaux. Il était tellement stupéfait qu’il n’a pas bougé. Il est resté comme ça, le tube à ses pieds, en regardant le mur éventré et les gens qui hurlaient aux fenêtres, jusqu’à ce que les soldats l’arrêtent.
— Remarque, Snoopy n’a pas fait mieux, a dit Tyrone en se servant une bière.
Snoopy était sur une moto, derrière Jack qui conduisait. Snoopy venait d’abattre un policier dans Casde Street. Jack remontait Falls Road en zigzaguant entre les voitures. Au moment de prendre le chemin de Whiterock, devant un barrage anglais, Snoopy a tendu la main droite. Comme quand on va tourner. Le pistolet en main.
— Jack, c’est le fils de Sheila et Tyrone, m’a dit Cathy. Il a pris vingt ans.
— C’est la vie, a lâché Tyrone pour parler d’autre chose.
Et puis il a chanté. Comme ça, sans prévenir. Il a fermé les yeux et il a chanté, assis sur son coin de canapé.
« You may travel far far front jour own native home
far away o’er the mountains far away o’er the foam
But of ail the fine places that l’ve ever been
There’s none to compare with the Cliffs of Doneen. »
C’est Cathy qui a chanté ensuite. Une chanson en gaélique que je n’ai pas comprise. Puis Jim a chanté. Et aussi une femme de prisonnier. Je me suis levé et j’ai ouvert mon étui à violon. J’ai attendu, mon instrument sur les genoux. J’étais vraiment chez moi pour la première fois. Sans danger, sans tension, sans paroles retenues, sans voix basse, sans regards mouvants, sans rien d’autre qu’eux, et leur confiance en moi.
— A toi, fils, a dit Tyrone.
Cathy me regardait. Jim buvait lentement. Le jeune homme finissait mon vin. Sheila distribuait ses cigarettes, trois par trois, en éventail entre ses doigts. Je frissonnais. J’avais déjà joué ici ou là, pour Jim ou dans un pub, mais pas comme ça. Pas avec ce silence en face. Pas avec Tyrone Meehan qui avait mis son menton dans sa paume de main. Pas après ces histoires, ces chansons, ces rires partagés. J’étais le luthier français. J’osais à peine. J’ai posé l’archet sur les cordes. J’ai fermé les yeux. Je voulais le mieux, le plus beau d’entre tout. J’avais la bouche sèche. J’ai joué O’Keefe’s Slide, un morceau traditionnel. J’ai laissé faire mes doigts. Tout n’était pas juste. Et peu m’importait. Et peu leur importait, je crois. Ils ont applaudi fort. Tyrone Meehan a levé le pouce pour dire que c’était bien. Plus tard, dans la cuisine, il m’a dit que la chambre de Jack était libre et que je ne devais pas hésiter. Si Jim et Cathy avaient un problème pour me loger, le lit de son enfant prisonnier m’était ouvert.
— Je t’aime bien, fils, a dit Tyrone en posant la main sur mon épaule.
— Moi aussi, j’ai répondu en souriant.
— Ah bon ? Et pourquoi ça ? il a demandé.
Et puis il a eu son rire. C’est la première fois que je l’entendais. Un rire en cascade, formidable, sans retenue. Un rire que j’essaierai d’imiter sans jamais y parvenir. Un rire qui me réveille encore la nuit maintenant qu’il est mort.
*
En rentrant à Paris, j’ai compris. En me réveillant le jour d’après. En marchant dans la rue, cet avril 1977. En regardant le ciel pour rien. En croisant ceux qui ne savaient pas. J’étais différent. J’étais quelqu’un en plus. J’avais un autre monde, une autre vie, d’autres espoirs. J’avais un goût de briques, un goût de guerre, un goût de tristesse et de colère aussi. J’ai quitté les musiques inutiles pour ne plus jouer que celles de mon nouveau pays. Je me suis mis à lire. Tout. Tout sur l’Irlande. Rien que sur l’Irlande. Irlande. Irlande. Irlande. Je cherchais ce mot à travers les lignes des journaux, dans l’encre des livres, je le lisais sur les lèvres, dans les yeux, partout. J’ai su qu’en gaélique, Armée républicaine irlandaise se disait « Óglaigh na-hÉireann ». J’ai fêté la Saint-Patrick. Je me suis coloré les cheveux en vert. J’ai lu le livre de Kells, les raids vikings, les batailles de Toirrdelbach Ua Briain, roi de Munster. J’ai appris les invasions normandes, la résurgence gaélique, la conquête des Tudor, la colonisation de l’Ulster, les rébellions écrasées une à une, la sauvagerie de Cromwell, la défaite de James II le catholique. J’ai découvert les lois pénales, la Grande Famine, le Home Rule. J’ai lu en anglais la guerre d’indépendance, la guerre civile, la guerre au Nord. J’ai lu Flann O’Brien, O’Flaherty, Beckett, Kavanagh, O’Casey, Behan, Wilde, Synge, Swift. J’ai essayé de lire Joyce. J’ai découpé un poème de William Butler Yeats. Je l’ai collé à côté de James Connolly, sur le mur de mon atelier.
« Now and in time to be
Wherever green is worn
Are changea, changea utterly
A terrible beauty is born. »
J’ai décidé que la Guinness serait mon eau de vie. J’ai eu du mal, d’abord. Cette amertume, ce goût de lourd, de terre et de brûlé. L’onctueux de sa crème, la pinte interminable. Avec Jim et Cathy, à la table du Thomas Ashe, je faisais comme si. Je buvais sans aimer. C’était un rituel. J’avais décidé de trouver désormais la bière noire à mon goût. À Falls Road, je m’étais acheté un béret à pompon en tricot de laine blanche. Et aussi une Claddagh ring, la bague d’appartenance vieille de 400 ans. Elle montre un cœur couronné enserré par deux mains. La pointe du cœur de métal dirigée vers votre cœur murmure que vous êtes pris. La pointe du cœur de métal dirigée vers l’extérieur soupire que vous êtes libre. Jim porte la Claddagh, Cathy aussi. Tyrone a une vieille Claddagh en argent. J’observe les doigts dans les pubs, dans les rues. Je laisse traîner ma main sur les tables pour que mon cœur soit vu. Dans les années 70, des paramilitaires loyalistes protestants ont coupé quelques doigts qui portaient cette bague parce qu’elle disait le catholique irlandais. C’était leur jeu. Comme graver le mot Papiste au couteau, dans le dos d’un gamin raflé au hasard de la rue. Un soir, dans le métro parisien, j’ai remarqué une femme qui lisait. Une Claddagh brillait à son annulaire. J’en ai eu les lèvres sèches et les jambes mortes. J’ai posé ma main sur la barre d’appui face à elle, en tapotant l’acier avec l’or de ma bague, mais elle n’a pas levé la tête.
Très vite, je me suis dit que j’irais à Belfast deux fois par an. Une fois pour Pâques, une autre fois en août, pour la marche célébrant l’anniversaire de l’Internement sans procès des suspects républicains, en août 1971. Lorsque Cathy et Jim n’étaient pas là, je dormais chez Tyrone. J’étais moins à l’aise avec Sheila et lui, mais j’y avais mes habitudes. J’allais chercher le charbon dans l’arrière-cour. Je remplissais le poêle au matin froid. Je dormais à l’étage, dans le lit de leur fils. C’est moi aussi qui fermais la grille en fer forgé de l’escalier séparant le rez-de-chaussée du premier étage. Une nuit, j’avais oublié. Je m’étais couché tard, j’avais un peu bu. Je ne trouvais plus la clef. C’est la seule fois où j’ai vu Tyrone en colère. Il m’a expliqué que cinq catholiques étaient morts comme ça, à cause de leur grille oubliée. Les commandos loyalistes avaient enfoncé les portes d’entrée à coups de hache et s’étaient rués à l’étage en tirant sur les lits.
— Avec la grille, ils sont bloqués en bas. Alors ils lâchent une rafale dans l’escalier mais tu t’en sors, avait dit Tyrone.
De plus en plus souvent, c’est lui qui venait me chercher à la gare ou à l’aéroport. Et c’est aussi lui qui me raccompagnait. Quand nous arrivions à hauteur d’un contrôle de l’armée, il me demandait de ne pas parler. Surtout pas en français. De ne donner ni mon nom, ni la réponse aux deux questions posées : « D’où venez-vous ? », « Où allez-vous ? ». Alors je faisais comme lui. Je ne répondais rien. Le plus longtemps possible. Jusqu’à ce qu’il m’encourage du regard à avouer le luthier français.
— Salauds !
Comme Jim, Tyrone crachait ce mot tout le temps. Quand il croisait une patrouille écossaise, quand il observait un hélicoptère au-dessus de sa ville, quand un drapeau anglais flottait en haut d’un mât, quand le Premier ministre apparaissait à la télévision. Il disait salauds et il crachait. Alors je me suis mis à cracher aussi. Même à Paris, sans y prendre garde. En remontant les rues comme si elles étaient miennes. J’avais un mouvement d’épaules rentrées, le pas long, les poings dans les poches, le col relevé et je crachais.
— Quand je t’ai vu, j’ai cru que tu étais irlandais, m’a dit un jour une fille de Belfast avant que je ne lui parle.
Je me suis regardé au hasard d’une vitrine. J’avais la veste en tweed un peu juste, le pantalon trop court, le regard clair et l’air d’ici. Irlandais. Je me suis aimé comme ça. Je ressemblais à l’un d’eux, à force, sans le vouloir, sans faire exprès, sans rien changer à mon attitude. Je retrouvais en moi quelque chose qui sommeillait depuis toujours. Quelque chose de moi sans que je le soupçonne. Un instant, j’ai songé vivre à Belfast, tout quitter, renoncer au peu que j’avais en France. Travailler le bois et le vernis ici même, dans l’une de ces petites maisons de brique. Devenir encore plus, plus encore. M’engager. Aider le combat de la République.
— Non.
— Pourquoi pas ?
— Parce que tu es plus utile comme tu es, a répondu Tyrone.
— Comme je suis ?
— Comme tu es.
— Je suis quoi, pour toi ?
— Un luthier français. Un gars bien. Et un ami.
Ce jour-là, Tyrone Meehan a fait une chose terrible. Il m’a pris par les épaules. Il m’a regardé bien en face et m’a demandé de ne jamais oublier cela. Je n’étais pas irlandais. Je ne serais jamais irlandais. Je lui apportais, à lui, à Sheila, à Jim, à Cathy, à tous, autre chose que ce qu’ils s’apportent les uns les autres de rue en rue. Il m’a dit avoir besoin de cette différence. De cette façon d’être qui n’était pas d’ici. Il m’a regardé en me disant de rester ce que j’étais. En disant qu’il ne laisserait jamais personne se servir de moi. Je pense qu’il savait. Il ne m’a rien dit d’autre, mais je pense qu’il savait. Il se doutait que j’aiderais bientôt les combattants de la République. Je les aiderais peu, d’ailleurs. Ici et là. Des choses de rien pour me rapprocher davantage. Je crois qu’il savait. Qu’il voulait me préserver de moi, me garder de mes élans et de ma colère naïve. Nous étions l’automne 1979, quelques semaines avant qu’il ne soit arrêté de nouveau. Tyrone Meehan m’a mis en garde. Tyrone Meehan m’a protégé de lui.
Mise Eire
Nous étions le lundi 8 octobre 1979. Sheila Meehan m’a appelé. Sa voix craintive au téléphone. Juste quelques mots. « Ils sont venus ce matin. Ils ont emmené Tyrone. » Je venais d’ouvrir mon atelier. Un grand gars m’attendait sur le trottoir, un étui à la main. C’est la première fois que je le voyais. Il jouait dans un petit ensemble baroque. Il travaillait la sonate en sol majeur pour violon et basse continue, de Haendel. Il était soucieux. Il a sorti son violon. Il me l’a tendu. Il a parlé de l’adagio. Il trouvait son mi trop clair. Il disait aussi que le sol saturait. Il le voulait plus rond, plus timbré, plus ample, débarrassé d’un grain de son trop riche qui faisait comme du sable.
— Du sable ? j’ai demandé.
— Du sable, a répété le grand gars.
C’est alors que le téléphone a sonné. La voix de Sheila. Le grand gars qui m’observait. Son violon posé sur l’établi. Ma main tremblante.
— Ils ont aussi emmené Jim et d’autres hommes de la rue.
— Je prends l’avion pour Dublin. J’arrive, j’ai dit à Sheila.
Elle n’a pas protesté. Elle a juste murmuré merci. Elle a raccroché. Je suis resté longtemps comme ça, téléphone à l’oreille, sa tonalité en marteau. « Ils ont emmené Tyrone. » La voix de Sheila longeait l’ambré du bois, la touche ébène, les filets élégants, les ouïes délicates. J’ai passé un doigt machinal sur la couche de colophane qui fanait la table d’harmonie. Le grand gars n’a rien dit. J’avais un canif en main, froid comme un oiseau mort. Je n’ai plus bougé. Il a baissé les épaules. Sans un mot, délicatement, il a repris son violon, a enveloppé la volute dans une peau de chamois et remis l’instrument dans son étui. C’était la copie ancienne d’un Guarneri del Gesù, le Cannone de Paganini. Je n’ai pas eu le temps de le regarder mieux. Le grand gars est sorti, à reculons. Il a dit au revoir. Ou rien. Je ne sais plus. Il a quitté l’atelier comme une chambre funèbre.
Lorsque je suis arrivé à Belfast, Jim venait d’être relâché. Il avait été interpellé à la maison, la veille. Cathy qui s’interposait avait été frappée d’un coup de crosse à la poitrine. La ville portait sa gueule de drame. Les soldats étaient partout. Hélicoptères, blindés, patrouilles. Il pleuvait. Pas d’enfants dans les rues. Les hommes baissaient la tête. Les femmes étaient des ombres.
— Prends-toi une chambre, c’est dangereux de rester, a dit Jim.
Un peu plus bas, dans Cavendish Street, Cathy connaissait une veuve qui louait à la journée. C’était pour quelques nuits. Une pièce minuscule avec un lit, une armoire et un crucifix. Pas de chaise, rien. La pièce sentait le pauvre et le glacé. La vieille dame faisait bouillir son eau pour la toilette. Une planche remplaçait l’une de mes vitres. Les W-C étaient dans l’arrière-cour, un trou et de la chaux.
— Ce n’est pas chauffé ? j’ai demandé.
— Bienvenue au ghetto, a souri Jim en posant mon sac sur le lit.
Cathy et Jim avaient eu raison. Les Britanniques sont passés chez eux le lendemain, et encore le jour d’après. Ils ont tout fouillé. Tout jeté sur le sol. Ils cherchaient quelque chose ou quelqu’un.
Lorsque Sheila Meehan m’a ouvert, elle a regardé la rue, derrière moi, puis elle m’a pris le bras en refermant la porte.
— Vite, c’est infesté, a-t-elle simplement dit. Tyrone était détenu à la prison de Crumlin. Sheila ne savait pas quand ni pourquoi il serait jugé. Elle m’a demandé de faire attention. Elle a dit que les soldats parlaient d’un « Français ». Quelqu’un avait entendu cela. Il faudrait peut-être que j’évite de venir à Belfast pendant quelque temps. Elle ne savait trop. Je ne savais pas. Elle m’a proposé un thé. J’ai refusé. Elle m’a demandé où j’allais dormir. Elle a hoché la tête. Elle m’a dit qu’on pourrait peut-être se revoir demain après-midi au cimetière de Milltown. Elle devait fleurir la tombe de son père. Elle avait peur. Elle préférait que je ne reste pas. Elle avait quelque chose à me donner. Une enveloppe marron, large et épaisse, qu’elle avait cachée sous un coussin du canapé. C’est Tyrone qui l’avait préparée pour moi avant son arrestation. Voilà. Elle a secoué la tête. Non, elle ne savait pas ce qu’il y avait dedans. Elle ne voulait pas savoir. Elle me l’a tendue. Elle m’a demandé de ne pas l’ouvrir ici, de la glisser sous mon blouson. Elle a pris ma main. Elle souriait triste. Elle avait des larmes. Elle m’a dit de faire attention. De prendre soin de moi. Et puis me l’a redit, soulevant le rideau. Elle s’est penchée contre la fenêtre. Elle a regardé la rue. Elle m’a fait signe. Elle a ouvert la porte en mettant sa main dans mon dos. Il pleuvait toujours. J’ai glissé l’enveloppe sous mon blouson. J’ai cherché un taxi collectif, ces vieux taxis londoniens rachetés par le Mouvement républicain. Mais aucun taxi noir ne roulait sur Falls Road. Les bus ne circulaient pas non plus. La nuit tombait. Je ne croisais que des peurs. Pour la première fois de ma vie nouvelle, j’aurais aimé ne pas être ici. Le vent a plaqué une page de journal mouillé sur ma cuisse. Un blindé est passé, un deuxième. Des cris. Bruits de bouteilles cassées, de pierres sur la ferraille. J’ai rentré la tête. J’étais là, marchant vite, avec ma veste trop juste, mon pantalon trop court.
— Ne bouge plus ! a crié un type.
Ce n’était pas une voix d’ici. Pas l’accent de ces rues. Tête basse, je m’étais jeté dans un barrage de l’armée britannique. Des dizaines d’hommes casqués embusqués au coin des maisons, sur les trottoirs, dans les jardinets, qui arrêtaient les voitures et les gens. Cinq Irlandais étaient face à un mur, front contre la brique, mains levées et jambes écartées. Un soldat s’est approché de moi. A distance, il m’a demandé de lever lentement les mains à mon tour. J’ai pensé à Jim, qui avait été torturé quatre jours par la police au centre d’interrogatoire de Castlereagh. Son nez avait été brisé, sa mâchoire aussi. Il est resté dans une pièce allumée jour et nuit. On l’a empêché de dormir. On ne l’a pas nourri. J’ai pensé à Tyrone, qui avait été battu par des supplétifs de l’armée. Battu à en perdre ses dents, les cheveux arrachés par poignées et les yeux fermés par les hématomes. J’ai pris peur.
— Français, j’ai dit.
— Reporter ?
— Non, touriste.
— Touriste ?
L’enveloppe marron est tombée sur la rue. A mes pieds. Bien lourde.
— Ne touche à rien. Mets-toi à genoux. Garde les mains levées.
J’ai tout bien fait. Mains levées, à genoux, tête baissée.
Le soldat a soulevé l’enveloppe du bout de son brodequin.
— C’est quoi, ça ?
— Je suis français, je parle mal anglais.
Deux autres soldats sont venus près de moi. Et aussi un policier en uniforme vert. C’est lui qui a pris l’enveloppe. Il l’a tenue à bout de gant et s’est engouffré dans un blindé Saracen qui bloquait l’avenue. J’étais toujours à genoux. J’écoutais les ordres métalliques dans les radios. Les voitures qui repartaient. Les voix sèches. Les insultes hurlées par une fenêtre en face. J’ai attendu.
— Laissez-le partir, a dit le policier.
Il m’a tendu l’enveloppe ouverte. Je me suis relevé.
— Pour le tourisme, il vaut mieux l’Espagne, a ri un jeune soldat.
J’ai souri aussi. Je tremblais. Je voulais être chez moi, dans mon atelier, un canif à la main dans les copeaux d’érable. Je tremblais. Je rêvais de plonger mon canif dans la nuque d’un soldat. Je tremblais. Jamais je n’avais ressenti une telle colère. Jamais de toute ma vie. Ils avaient frappé Cathy à coups de crosse, ils avaient emprisonné Tyrone Meehan le juste, ils avaient fusillé mon grand homme à col rond, et ils m’avaient souri. Je m’en voulais d’avoir rendu cette moue de politesse. J’aurais dû rester poings blancs et regard clos. Ou alors me dresser, comme un chien, lèvres retroussées, menaçant, relever le front, le menton, les haïr de silence. Je n’étais pas encore du courage d’ici. Je tremblais. J’ai repris ma route en marchant moins vite. Les hommes casqués occupaient chaque rue. J’aurais aimé avoir un sauf-conduit pour dire que ça y était, que c’était fait, que j’avais été arrêté, que c’était tout pour aujourd’hui. J’ai donné mon nom deux fois encore. A un policier qui me tenait en joue. A deux soldats qui ont fouillé l’enveloppe.
C’était une documentation sur Michael Coleman, le grand violoniste irlandais né dans un village du comté Sligo, le 31 janvier 1891. Je l’avais demandé à Tyrone. J’avais oublié. Avec, mon ami avait joint un vieux disque 45 tours et un dictionnaire franco-anglais des termes de lutherie.
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