Je n'ai pas l'habitude de relire des CD, mais en ces temps de musique liquide appréciée partout, de fast-foods et de surabondance musicale de toutes sortes, trouvez quelque chose que vous voulez écouter et réécouter, même approfondir, qui vous intrigue au point de chercher des sources bibliographiques qui l'ont inspiré, qui surtout vous fait penser et repenser... Je vais faire une exception.
Vinicio Capossela, qui n'est pas nouveau dans les exploits musicaux mythologiques (pensez au voyage visionnaire des marins, des prophètes et des baleines), a réussi, avec son nouveau disque Ballate per uomini e bestie, à représenter magistralement l'existence humaine une fois de plus, dans ses misères, contradictions et sauts héroïques, grâce à une série de métaphores et allégories géniales.
Ballades pour hommes et bêtes : la condition humaine d'aujourd'hui selon Vinicio Capossela
La condition humaine est représentée à partir du concept de l'album lui-même, où les animaux représentent non seulement les parties les plus instinctives de l'homme, mais aussi les vices et les vertus comme la lenteur (l'escargot), la légèreté innocente (la girafe), la transformation et l'opportunisme (le loup garou), la soumission (l'ours entraîné). Les contes de fées d'Esope nous viennent à l'esprit où les caractérisations des animaux véhiculaient des messages de sagesse, mais aussi les merveilleuses chansons pour enfants de Bruno Lauzi (La tartaruga), même si le niveau d'expression dans les textes et les arrangements est encore plus élevé que la meilleure tradition italienne des auteurs-interprètes. Des chansons non conventionnelles du point de vue de la structure, absolument loin des logiques commerciales, très longues de six à sept minutes, comme les courts métrages musicaux, que notre artiste nous a dit avoir composés en sept ans et enregistrés en un an (temps très longs pour les rythmes de production musicale actuels, mais la différence se fait sentir...). Complexité que vous pouvez apprécier sans lourdeur, des chansons qui vous gardent l'oreille collée à la boîte du début à la fin, très troublantes.
L'ouverture du disque Ballate per uomini e bestie est avec Uro (qui est devenu la chanson préférée de ma fille, âgée de cinq ans et demi, et qui est maintenant ma condamnation sonore lors des voyages en voiture), un animal rock des grottes Lescaux il y a vingt mille ans.
Le nouveau fléau : la dépendance à Internet et d'autres maux d'aujourd'hui
Vient ensuite The New Plague, la première métaphore à mon avis très forte, du net et du web comme pandémie. Artaud a parlé de la " peste merveilleuse " qui ne regarde personne en face et qui crée cette situation de panique de " sauver qui peut ". Vinicio Capossela semble être un homme du passé (à partir du regard), mais en tant que personne intelligente comme lui, il ne critique pas d'une manière obscurantiste l'internet, mais pointe du doigt son utilisation aveugle, sans règles, qui peut blesser quiconque en toute impunité, même grâce à l'outil pervers et viral de la "capture d'écran". Ainsi, avec un peu d'ironie (tweetons à nouveau...), elle arrive pour dénoncer le phénomène de la vengeance dont Tiziana Cantone a été (non seulement) victime, à qui la chanson est dédiée. Dans la chanson Ballate per uomini e bestie, on trouve aussi des références à de nouveaux monats (Zuckemberg et Compagnia bella ?, certains influenceurs ?), qui spéculent cyniquement sur l'épidémie. Le sujet est plus que jamais d'actualité car on parle beaucoup de la dépendance à Internet et certaines études ont montré que les étudiants des universités américaines peuvent passer jusqu'à six ou huit heures par jour devant le smartphone ou l'ordinateur. Notre capacité absolue est de retrouver le mythe, l'histoire intemporelle et de l'actualiser, de le moderniser pour qu'il devienne une occasion de réflexion collective. Aussi parce que certains maux qui affligent l'homme changent de forme mais pas de contenu, même si chaque époque a sa part de mal (dans notre époque prévaut certainement la difficulté de fixer des limites acceptables, par rapport à la frustration face aux interdictions du siècle dernier).
L'extinction de la compassion et de l'empathie dans Ballades pour les hommes et les bêtes
Dans cette opération, Vinicio Capossela récupère, par exemple, un conte de fées comme Les Musiciens de Brême des Frères Grimm, dont les protagonistes peuvent être déplacés dans notre monde d'exode et de précarité, avec une critique subtile du système de consommation du jetable, où ceux qui sont jetés, marginalisés, ne peuvent faire la solidarité que par la création d'un groupe !
Une réflexion importante mérite aussi le risque d'extinction de notre monde de sentiments importants tels que la compassion, qui est mentionnée dans la chanson The Poor Christ (dont a été tiré une belle vidéo tournée à Riace). La chanson de l'album Dances for men and beasts décrit un Christ inconsolable peut-être parce que la devise "aime ton prochain comme toi-même" a été remplacée par "d'abord toi-même", puis peut-être d'autres (quand tout ira bien...). Dans le domaine spirituel aussi, il y a de la place pour les tentations de saint Antoine et pour le discours sur la parfaite Letizia de saint François (le saint qui parlait aux animaux) mis en musique. La tête du sacré (même si elle est bien compensée par la bonne quantité de profane) est authentique, spirituelle, loin des autres utilisations instrumentales du crucifix que nous avons malheureusement dû voir ces derniers mois.
Il y a aussi une belle citation d'Oscar Wilde, The Ballad of Reading Prison, qui a trait à la nécessité de détruire ce que nous aimons.
Vinicio Capossela n'est pas seulement un musicien ou un auteur-compositeur-interprète, mais un anthropologue musical qui utilise la chanson comme outil de recherche. Beaucoup de choses...chapeau Vinicio !